Bazoum Mohamed sur Africable

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Lors de son émission ‘‘Politik’’, du dimanche 27 avril dernier, l’invité de la chaîne de télévision panafricaine Africable, était le Ministre d’Etat, des Affaires étrangères et de la Coopération, Bazoum Mohamed. Interrogé par Abdoulaye Barry, M. Bazoum, sans langue de bois, sans détours et avec une grande sérénité, a évoqué plusieurs points dont le double jeu que la président de l’Assemblée nationale, Hama Amadou, a joué et continue de jouer

pour arriver à ses fins, c’est-à-dire mettre en cohabitation le Président de la RépubliqueIssoufou Mahamadou pour que lui, Hama Amadou, le remplace à la tête du pays en 2016.

Nous vous proposons l’essentiel de cet entretien :

Abdoulaye Barry: En 2011, entre lors du 2ème tour de la présidentielle, votre parti le PNDS-Tarayya a scellé une alliance avec d’autres partis, notamment le Moden Lumana de l’actuel président de l’Assemblée nationale. Une alliance qui a per- mis à votre candidat de devenir Président de la République. Mais à l’époque déjà, nombre d’observateurs avaient dit que c’était un mariage contre-nature, dont le seul destin était le divorce. Aujourd’hui, la rupture est presque totale entre vous. Qu’est-ce qui vous a poussé à cette rupture finalement ?

Bazoum Mohamed: La rupture est totale, il ne faut pas utiliser un euphémisme qui ne con- viendrait pas en l’occurrence. Nous sommes loin d’être fiers, nous aurions voulu finir ce mandat en- semble, conformément à l’engage- ment que nous avions pris lorsque nous avions scellé cette alliance. Mais le président Hama Amadou, malheureusement, aussitôt que nous avions été installés, a eu dans sa tête un agenda. Il a dit qu’il va changer de majorité en pactisant avec l’opposition. L’opposition a 30 députés, lui en a 25, cela lui fait 55 députés. Hama a entretenu des relations assidues avec quelques députés des partis avec lesquels nous sommes alliés dans le cadre du gouvernement actuel, et pensait avoir le nombre nécessaire de députés qu’il lui fallait pour changer de majorité à la session d’octobre 2013.

Il avait l’habitude de dire dans son entourage, dont certains de ses lieutenants, qui étaient dans ses confidences, sont aujourd’hui avec nous, que s’il laissait Issoufou continuer son mandat, il n’aurait aucune chance, lui, d’être élu en 2016. Il me faut rebattre les cartes, à la fin de l’année 2013, disait-il, et confiner Issoufou dans une position de cohabitation où il n’aurait aucun pouvoir ! Puisqu’il aurait été à la base du bouleverse- ment du paysage politique et de la reconfiguration de celui-ci, il serait le démiurge qui aurait le premier rôle et par conséquent, il aurait été calife à la place du calife. De façon que, lorsque les élections seraient venues, il paraitrait comme un grand génie, comme un grand stratège. Il connaît aussi ses alliés, il sait qu’ils ne l’atteignent pas. Et ce serait le boulevard qu’il se serait ainsi construit pour être au pouvoir en 2016.

Il y a des raisons objectives qu’il a évoquées, notamment la formation du gouvernement d’union nationale sans consultation, parce qu’il dit n’avoir pas été informé et que finalement les portefeuilles à lui accordés ne tiennent pas compte du poids de son parti, avec 25 députés. N’est-ce pas là des raisons objectives ?

Oui, mais il ne faut pas prendre les conséquences pour la cause. Pour- quoi étions-nous dans un tel climat ? En août 2013, Hama et Issoufou ne se consultaient plus, comme il aurait fallu, c’est le résultat de la dégradation de leurs relations due à ce qu’il était en train de faire. Je voudrais vous dire que c’est en août 2012 qu’il a commencé ses contacts avec l’opposition, et ils se sont mis à travailler ensemble. Sou- venez-vous qu’il s’est réconcilié avec Seini Oumarou, avec Tandja Mamadou après moult tentatives in- fructueuses juste pour présenter ses excuses à l’ex-président qui l’avait pourtant jeté en prison, à Koutoukalé. Il a inversé les choses :

Plutôt que ce soit le bourreau qui présente ses excuses à sa victime, c’est la victime qui présente ses excuses à son bourreau, parce que dans son esprit à lui, Tandja Mamadou c’est le dieu du MNSD. Il suffisait qu’il adoube son projet de reconfiguration politique pour qu’il ait toutes les cartes et que le suc- cès lui soit garanti. Il a tenu des réunions avec Seini Oumarou et Mahamane Ousmane où ils s’étaient convenus de choses très précises Les députés du MNSD, qu’il utilisait pour rétablir les contacts entre lui est Seini Oumarou et qui sont tous dans cette confidence, sont maintenant avec nous. Nous avons toutes ces informations. Vous l’avez vu aller aux manifestations du MNSD, tenir des propos très graves mais aussi inviter le MNSD à ses réunions à lui et dire qu’il n’avait pas un pacte d’éternité avec le PNDS.

Il avait dit, trois mois avant que nous nous séparions, au cours d’une de ses grandes réunions à Dosso, répondant à M. Ali Sabo qui disait que leurs partis étaient frères, Hama a répondu que les deux partis étaient même jumeaux. « Nous sommes de même père et de même mère. Ils ne sont ni frères ni jumeaux. Ils se sont séparés ». Contrairement à ce que nous sommes convenus au pouvoir de ne pas aller aux manifestations de l’opposition ni d’inviter celle-ci aux nôtres, Hama a toujours transgressé cette règle et il cultivait une relation spéciale avec l’opposition. Au fonds, il était dans des dé- marches assidues et poussées. Nous étions au courant de toutes ses démarches. Parlons un peu du gouvernement. Il dit qu’il n’est pas satisfait du gouvernement. Je voudrais dire que dans l’ancien gouvernement, il avait 6 porte- feuilles. Dans le nouveau, il en a eu 8.

On lui a pris un seul ministère, et en lieu et place, on lui en a donné deux ; puisque nous avons ouvert le gouvernement, vous ne pouvez pas concevoir que le deuxième parti puisse con- céder un poste substantiel pour se voir offrir deux de relative- ment moindre importance. Sur les six ministères qu’il a eus, les cinq, il les avait déjà. Suite à ce qu’il disait, nous avions essayé d’aller de bureau politique à bureau politique pour faire une évaluation de notre action. Je lui ai même de- mandé s’il pensait que le gouverne- ment tel qu’il était formé était équilibré. Et la répartition des entreprises publiques. Il a répondu par l’affirmative. Ces arguments ne sont donc pas forcément fondés quand il vient par la suite remettre tout en cause. Un mois avant notre séparation, Hama avait pourtant reconnu que le partage des postes entre nous était équilibré.

Malgré cela, nous l’avons vu pour lui dire si votre problème était ce déséquilibre-là, veuillez tout de même accepter que vos ministres prennent fonction, après quoi, nous nous retrouverions comme nous l’avons fait un mois auparavant pour discuter et procéder aux ajustements nécessaires. Il nous a fait savoir qu’il n’était pas d’accord. En fait, il pensait avoir trouvé l’occasion par laquelle il claquerait la porte, conformément à ce dont ils sont convenus avec ses nouveaux amis. Le contexte et les conditions de la formation de ce gouvernement ont été l’alibi, le prétexte tout a fait commode, qu’il a utilisé en ce moment.

L’autre argument que vous avez évoqué, c’est le fait qu’il ait rendu visite fréquemment à l’ancien président Mahamadou Tandja. Il n’est pas le seul à le faire, toute la classe politique nigérienne s’y rend pour une visite de courtoisie. Mais l’autre grief que l’opposition vous impute, c’est de procéder à un vaste achat de conscience et de débauchage de ses militants. Qu’est ce que vous ré- pondez ?

D’août 2012 à août 2013, M. Hama Amadou et M. Seyni Oumarou ont été en contacts assidus, en train d’échafauder leur plan de recomposition du paysage politique. Ni l’un, ni l’autre n’en a discuté dans le cadre de son bureau politique. Ni l’un, ni l’autre n’avait informé son Secrétaire Général à savoir : Omar Tchiana pour ce qui concerne Hama Amadou et Albadé Abouba pour ce qui concerne Seyni Oumarou. Ils ont fait cela en cachette, en tête à tête, dans le plus grand secret. Or les partis ne fonctionnent pas comme ça… Le jour où ils ont voulu passer à l’acte de leur rencontre, c’est-à-dire la matérialisation concrète de leur plan, il se trouvait, malheureusement, que beaucoup de membres de leurs bureaux politiques respectifs n’étaient pas au courant de tout cela, et il en est résulté cette fracture que les deux partis ont connue. Dans cette dupli- cité, chacun d’entre eux a perdu quelques-uns de ses plus proches lieutenants et non des moindres !

Le jour où ils ont pensé officialiser la crise, ce jour-là, leurs troupes n’étaient pas avec eux. Ce n’est pas nous qui l’avons fait. Ce sont eux qui n’avaient pas impliqué leurs lieutenants dans leur plan machiavélique. Mahamadou Issoufou n’aurait ja- mais fait cela. Faire des choses sans que moi, en tant que Vice- président du parti ne le sache, jamais il ne l’a fait, jamais il ne le fera. Au vu de cet état de fait, pour assurer notre survie, en ayant le nombre de députés nécessaire pour assurer la majorité à l’Assemblée nationale, nous avons accepté ces gens-là, c’est-dire ces lieutenants qui n’ont pas été mis dans le plan dont je parlais tantôt et nous avons consolidé notre majorité, à leur grande surprise, à eux. Parce que lorsque Hama Amadou a quitté, très facilement, le pouvoir, en dépit de toutes les démarches que nous avions effectuées pour le retenir, personnellement je m’étais beau- coup investi pour qu’il ne parte pas. J’étais même en voyage au Brésil quand j’ai contacté tous ceux que je pouvais contacter à Lumana pour qu’il ne parte pas. Mais sans débat, ils ont décidé de s’en aller.

Donc, ils ont fait un calcul, ils ont joué, et ils ont perdu. J’ai l’habitude de leur dire, s’il suffit d’être au pou- voir pour acheter les consciences et déstabiliser les partis d’op- position, pourquoi n’avaient-ils réussi à déstabiliser le PNDS pendant toutes ces années que nous avons passées à l’opposition ? Pourquoi s’étaient-ils privés de cette capacité ? Vous pensez qu’ils ne nous avaient jamais démarchés ? Je vais vous dire qu’en 1994, alors que j’étais député, président du groupe parlementaire de mon parti, Mahamadou Issoufou était Premier Ministre, Chef du gouvernement, Mahamane Ousmane, alors Président de la République, avait décidé de s’en débarrasser, c’est moi qu’il était venu voir pour me proposer de prendre la place d’Issoufou. Vous pensez qu’il y a tentative de débauchage plus forte que celle- là ? La Primature peut-elle se refuser, objectivement ? Et pourtant, je l’ai refusée pour des raisons de cohérence, de conviction et surtout de fidélité à mon parti !

Monsieur le Ministre, le fait de vouloir faire un gouvernement d’union nationale avec des membres de l’opposition n’est-il pas un frein à l’émergence de la démocratie ?

Non, pas du tout. Nos discussions avec Seyni Oumarou, lorsqu’il était dans son hypocrisie avec nous, ont duré deux mois. Il était personnelle- ment engagé et il avait délégué son Secrétaire Général, M. Albadé Abouba, son conseiller M. Harouna Moussa et le président de leur groupe parlementaire. Nous avions discuté, pendant deux mois, dans la discrétion totale, pour convenir de l’entrée du MNSD dans le gouverne- ment d’union nationale, mais c’est à la dernière minute, conformément au plan que Seini avait arrêté avec Hama Amadou, parce qu’il était dans la duplicité, qu’il est venu nous dire que lui il veut être Premier Ministre.

Alors, dans le principe de gouverne- ment d’union nationale, chacun d’entre eux l’avait accepté. Mais ils pensaient que nous étions dupes et que nous pouvions nommer Seyni Oumarou PM alors qu’il était dans une autre relation avec Hama Amadou, pour que le Président Issoufou se retrouve en cohabitation de fait et à son insu ! Ça, ça n’a pas marché. Mais à partir de ce moment-là, vous pensez qu’il peut y avoir une disposition légale susceptible de nous empêcher, nous, de traiter avec des partis politiques, qui ont des représentants à l’assemblée et qui sont passés dans notre camp ? Vous pensez qu’il y a d’autres dispositions de droit qui puissent nous être franchement opposables et qui auraient un caractère immoral, susceptibles de nous empêcher de nous constituer une majorité afin d’éviter au Président Issoufou une cohabitation. Vous pensez que c’est comme çà qu’on fait la politique ?

Le PNDS serait en manœuvre pour débarquer l’actuel président de l’Assemblée nationale, Hama Amadou. Qu’en est-il exacte- ment ?

Oui, nous sommes en manœuvre, nous allons le débarquer, Incha Allah !

Ah bon ! Pourquoi ?

Nous allons le débarquer parce qu’il est en train de bloquer l’institution. Au fond, lui, c’est un politicien aux petits pieds. Sinon, dans la mesure où son projet de bouleverser le rap- port de forces et de mettre le Président de la République en cohabitation a échoué, il devrait en tirer toutes les conséquences politiques.

Est-ce que vous avez le nombre de députés requis, notamment les 2/3 ?

Nous sommes en train d’engager ce combat-là, et on verra. Nous en faisons le pari. Et cela nous semble nécessaire, parce qu’il est en train de bloquer l’Assemblée nationale. Actuellement, cette institution n’est pas en train de travailler. Il a levé la séance hier sine die, cela ne se fait pas, car lorsque vous levez une séance, vous indiquez quand est- ce qu’elle doit reprendre et vous dites l’ordre du jour ! Il y a eu des élections et deux de leurs candidats aux vice-présidences n’ont pas été élus, il leur été loisible de choisir d’autres personnes, mais ils refusent. Ce qui fait qu’il viole le règle- ment intérieur de l’Assemblée nationale et fait de cette institution sa tribune pour attaquer le gouverne- ment, ainsi, qu’il l’avait fait pendant les deux années et demie qu’il était avec nous, mais nous l’avions toléré. C’est donc légitime que nous envisagions de le faire partir.

Une large frange de l’opinion vous fait des griefs, notamment au ni- veau de la justice. Elle pense que rien n’est fait concrètement contre l’enrichissement illicite, la corruption… Est-ce que la justice est le maillon faible de la Renaissance ?

Ça doit être une tare propre à tous les pays africains. Mais les pratiques de détournement de deniers publics qui avaient cours jusqu’à présent ont cessé, du moins dans les formes les plus grossières et les plus caricaturales, comme les fausses factures. A notre arrivée au pou- voir, nous avions dénoncé ces choses-là. Ceux qui nous font ces griefs en général, ce sont les gens de l’opposition qui sont mal venus pour le faire, parce que quand eux étaient au pouvoir, ce qui s’est passé était tout simplement ahurissant.

Les Nigériens se plaignent de plus en plus de leurs conditions de vie, pour qui l’exploitation des ressources minières (uranium, pétrole…), ne leur profite pas.

Ce qu’il faut savoir, c’est que dans les années 2007 le kg de l’uranium a coûté plus de 120.000 FCFA. Aujourd’hui, il coûte 40.000 francs seulement. Nous sommes en ce moment, du fait de l’accident de Fukushima, dans un contexte de déprime du marché de l’uranium. Si nous devions nous fier aux ressources provenant de l’uranium, les conditions de vie des Nigériens devraient diminuer. Avec le pétrole, que nous produisons seulement à 20.000 b/j, et dont par ailleurs, je pense qu’on n’a pas eu une idée très géniale de construire la raffinerie que nous avons aujourd’hui, car elle ne per- met pas de faire des économies d’échelle, puisque n’ayant pas de fondement économique. Mais mal- gré tout, nous vendons le litre d’essence à la pompe le moins cher de la sous-région, après le Nigeria. Et nous avons des recettes fiscales conséquentes, qui nous ont permis de recruter beaucoup de jeunes à la Fonction Publique.

Au niveau de l’armée, le budget a quadruplé quasiment en l’espace de quatre ans, passant de 46 mil- lions à 200 millions de dollars. D’où un déséquilibre au niveau des investissements prévus dans les autres secteurs, notamment les secteurs sociaux de base, comme l’éducation, la santé. Est- ce qu’aujourd’hui le tout sécuritaire est une priorité pour le gouvernement ?

La première des choses qu’il faut assurer pour un pays tout comme pour une personne, c’est la sécurité. Nous sommes arrivés au pou- voir dans un contexte de déstabilisation au Maghreb, alors nous avons pris des précautions de toutes sortes, notamment sur le plan militaire et sécuritaire. Nous avons égale- ment la menace du Mali, si proche de nos frontières. Là également, nous avons dû gérer cette situation en mettant des moyens conséquents. Ce qui se passe encore au Nord du Nigeria, c’est presqu’à l’intérieur de nos frontières. Nous ne regrettons rien de nos choix sur le plan militaire et sécuritaire. Ce qui n’a pas empêché au gouvernement de faire le maximum dans les autres secteurs !

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