L’indépendance, elle est d’abord mentale

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Entretien avec PhD Mamoudou Djibo, Historien, Professeur à l’Université de Niamey : « A partir du moment où l’indépendance a été obtenue, on doit considérer qu’on a le pouvoir, on doit construire un Etat, un pays »

Aujourd’hui, 3 août 2014, le Niger a célébré le 54ème anniversaire de son accession à l’indépendance. Quel est le cheminement que notre pays a suivi pour aboutir à cette date historique consacrant l’émancipation du pays ?

 

Je pense que le cheminement est à la fois simple et complexe. Simple dans le sens où le Niger a suivi, de la conquête à l’accession à l’indépendance, le même cheminement dans le cadre de ce qui sera appelé plus tard l’AOF (Afrique Occidentale Française), puis la communauté. La conquête au Niger, comme toutes les autres étapes de la période coloniale, a été marquée par des situations particulières.

 

Le Niger a été conquis théoriquement avec la mission Voulet –Chanoine entre 1899 et 1900. C’est vraiment la mission qui a réalisé l’essentiel de la conquête mais à un prix très fort. Les historiens ne l’ont pas assez dit, le Niger fait partie des pays qui ont connu la violence la plus extrême pendant la conquête. Et la mission Voulet-Chanoine est restée célèbre dans les mémoires pour les atrocités commises.

 

Quand je dis que la conquête a été réalisée entre 1899 et 1900, c’est que cela cache un autre aspect spécifique au Niger. En réalité, une partie du Niger n’a été soumise qu’à partir de 1920, notamment l’Aïr avec la révolte de Kaoucen.

 

Autrement dit, dans certaines colonies, la conquête n’a duré qu’un an ou deux ; au Niger, on peut dire qu’elle a duré 22 ans. Parce que c’est avec la mort de Kaoucen, que l’Aïr a été réduit. Donc la conquête a été plus longue. Cela explique pourquoi le Niger a été la dernière colonie à être érigée en AOF (Afrique Occidentale Française).

 

Dans un premier temps, après la conquête, en juillet 1900, il a été créé un cercle de Zinder, et en décembre 1900, le cercle du Djerma. Et les deux ont fusionné pour donner non une colonie, mais un territoire militaire relevant de la colonie du Haut Sénégal et Niger. Et ce troisième territoire aura son chef lieu à Sorbonne Haoussa sur la route de Tillabéri. Puis le Niger va connaître des évolutions : troisième territoire militaire, puis territoire militaire, territoire du Niger.

 

Et ce ne serait qu’en octobre 1922 que le Niger va être érigé en colonie, alors que le premier territoire militaire du Haut Sénégal Niger a été érigé en colonie avec la colonie du Soudan français, ce qu’on appelle aujourd’hui le Mali ; le deuxième territoire de la région de Ouagadougou et Ouahigouya, a été érigé en colonie de la Haute Volta. Le Soudan en 1919, la Haute Volta en 1920 et le Niger en 1922. Dernière colonie à être érigée, cela veut dire que le Niger a été jusqu’alors considéré comme territoire militaire dans les faits.

 

Et même pratiquement pendant toute la période coloniale, jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Niger restait un territoire militaire, parce que l’essentiel de ses Gouverneurs jusqu’alors étaient ou des militaires, ou des vichistes. Le dernier vichiste, Jean Toby, a quitté le Niger en 1953.

Est-ce à dire que c’est l’intensité de la résistance qui justifiait ce choix du colonisateur ?

 

En fait, le Niger a été considéré comme une colonie pénitence. C’est la colonie où on envoyait les têtes dures. Comme aujourd’hui, malheureusement quand on affecte quelqu’un à Dirkou, à N’guigmi, à Bilma ou à N’gourti, les gens oublient que c’est aussi le Niger, et croient que c’est une punition. Et bien dans les faits, les fonctionnaires récalcitrants de l’administration coloniale française étaient envoyés au Niger.

 

Et comme il y avait deux régions où les gens étaient têtus, et avaient pendant longtemps revendiqué leur indépendance vis-à-vis de la France, ce sont essentiellement les ressortissants de ces régions, des activistes qui ont été envoyés en pénitence. Et c’est pour cela que le Niger était pratiquement une colonie corse. Donc le Niger a connu un commandement musclé. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la France va changer de statut, puisque la troisième République est tombée avec la défaite française de 1940 ; et le Niger, tout comme Dakar, était dans le camp de Vichy.

 

Quand il y a eu la charte de l’Atlantique, quand le président Roosevelt et le Premier ministre Churchill se sont réunis, à Tanger au Maroc en août 1941, et qu’ils ont proclamé le droit de chaque peuple à choisir le type de gouvernement sur lequel il désire vivre, et avec les échos de l’Institut of International Relations (l’Institut des Relations Internationales) qui a eu deux grandes conférences à Hautespring et Montremblant au Canada ; cet institut américain a recommandé le retrait de toutes les colonies des puissances coloniales pour les confier à un service international qui va les conduire à l’indépendance.

 

Donc le Général De Gaule, pendant la lutte, a réalisé que même si la Charte de l’Atlantique ne s’adressait qu’à l’Allemagne, par rapport à l’occupation de la France, cela a eu des échos, parce qu’il n’y a pas de raison que les Français aient le droit de choisir le type de gouvernement sous lequel ils veulent vivre, et qu’il n’en soit pas ainsi pour les colonies.

 

C’est par rapport à tout cela, que le Général De Gaule, sur le conseil de ses alliés et de ses amis va organiser la Conférence de Brazzaville de janvier 1944 qu’on a appelé Conférence française et africaine de Brazzaville, mais en réalité elle n’a accueilli aucun Africain. C’étaient tout simplement les Gouverneurs, les Commandants de cercles, de la France d’outre mer et tous des Français. Et la Conférence de Brazzaville, contrairement à ce que d’aucuns pensent, n’a jamais dit qu’on va donner l’indépendance aux gens. Mais le Général De Gaule a pris l’engagement, compte tenu de la participation des Africains à la guerre, d’envisager une autre façon de traiter avec les colonies en les associant.

 

C’est dans ce cadre, qu’après la victoire des alliés en 1945, le Général De Gaule a décidé d’instituer une assemblée constituante. Avec cette assemblée constituante, les colonies devraient avoir des représentants. Il y a eu deux collèges : un pour les français de statut français, et un deuxième pour les autres, c’est-à-dire les indigènes, et le Niger formait à cette occasion une circonscription électorale unique avec le Soudan français actuel Mali.

 

Le Niger et le Mali ont été donc représentés par un Soudanais, Fily Dabo Sissoko, un instituteur. Cette constituante a soumis un projet qui a été rejeté en mai 1945. Et une deuxième constituante a été mise en place avec le même Fily Dabo Sissoko comme député du Niger et du Soudan. Et c’est cette deuxième constitution qui sera adoptée et qui donnera naissance à la 4ème République française. Dans cette constitution d’octobre 1946 qui donne naissance à la 4ème République française, il a été créé l’Union Française, une sorte de superstructure qui va gérer les relations entre la France et ses possessions.

 

Elle va apporter une nouveauté, puisque le terme de colonie est péjoratif et renvoie à une charge émotionnelle négative, on a préféré les appeler dans le cadre de l’Union Française des territoires d’outre mer. Donc, le Niger a été territoire sous diverses formes de 1900 à 1922, colonie de 1922 à 1946 ; et à partir de 1946 dans le cadre de l’Union Française, la constitution de la 4ème République, le Niger est devenu territoire d’outre mer comme les autres. Donc le mot colonie a disparu.

 

Du temps où c’était un territoire, c’était des Commandants militaires, quand c’est devenu colonie, c’étaient des Lieutenants gouverneurs ; quand c’est devenu territoire d’outre mer, c’étaient des Gouverneurs qui dirigeaient le Niger. Donc, le Niger va évoluer comme territoire d’outre mer. La constitution de la 4ème République a prévu un certain nombre de dispositions ; parce que quand on dit que les colonisés vont être représentés, cela suppose la désignation des représentants.
Et la désignation se fait forcément par le biais du vote ; et qui dit élire un représentant, dit propagande politique, donc élection politique. Il ne peut pas y avoir de propagande politique sans parti politique. Voilà comment les partis ont été autorisés à naître. Issoufou Seydou Djermakoye est venu de France avec un projet de parti, le Bloc Populaire Nigérien, qui n’a malheureusement pas vu le jour ; c’est le Parti Progressiste Nigérien, le PPN qui a été créé le 12 mai 1946 pour regrouper l’ensemble des commis. Le PPN va élire en juin 1946 le premier député nigérien, parce qu’entre temps, une loi va dissocier le Niger du Soudan pour faire de chacune des entités une circonscription électorale. Autrement dit, le Soudan français va élire son député, le Niger va élire son député.

 

C’est Diori Hamani qui a été élu à l’Assemblée Nationale française. Alors Diori, député du Niger, le Niger devenu territoire d’outre mer, dans l’Union Française. Mais la constitution de la 4ème République avait prévu la mise en place de l’Assemblée territoriale, une sorte d’embryon d’assemblée nationale qui va réunir en son sein, dans un premier temps, 50 Conseillers territoriaux.

 

Sur les 50, il y a 35 du deuxième collège et 15 du premier collège ; le premier collège, c’est les citoyens français ou assimilés. En 1946, il y avait à peine 750 Français au Niger. Ils avaient 15 représentants. L’ensemble de la masse des Nigériens, y compris les commis des autres territoires de l’AOF qui travaillent au Niger, n’ont que 35 représentants. La PPN va participer à la création du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), créé à Bamako en octobre 1946 par Félix Houphouet Boigny.

 

Le RDA va demander aux différents partis des différents territoires d’outre mer d’adhérer au RDA pour en être la section territoriale ; le PPN va devenir à partir de septembre 1945, PPN-RDA, section territoriale du RDA. En 1948, il va se produire une situation nouvelle. Une nouvelle loi accorde un deuxième siège de député au Niger à l’Assemblée Nationale française compte tenu de l’effectif de la population. Le RDA a été créé sur financement communiste par Félix Houphouet Boigny.

 

C’est le parti communiste français de Maurice Torez qui a financé le congrès du RDA, qui a encadré l’organisation et qui a accompagné l’ensemble des sections territoriales à travers l’organisation des GEC (Groupes d’Etudes Communistes), qui venaient former les gens ; et tous les députés RDA d’Afrique ont constitué un groupe à l’Assemblée Nationale française, qui a adhéré au groupe parlementaire du parti communiste. Et c’est pour cela qu’on dit que le RDA a été communiste ; mais en réalité c’est un apparentement. En 1947, on pensait que les communistes allaient arriver au pouvoir parce qu’ils étaient très forts.

 

Les communistes vont malheureusement perdre le pied précisément en 1947 parce qu’ils vont être congédiés du gouvernement par le président du Conseil, Ramadier. A partir de ce moment, le PPN et toutes les autres sections du RDA, qui fondait sa démarche sur des analyses communistes, en décriant le système colonial, en décriant le comportement des chefs qualifiés de féodaux, va entrer dans le collimateur de l’administration coloniale française puisqu’ils ont quitté le gouvernement.

 

Et le PPN RDA va être combattu au point même de lui interdire l’organisation de toute manifestation publique au Niger. En 1948, un congrès convoqué à Maradi a donné naissance à l’UNIS (l’Union des Nigériens Indépendants et Sympathisants) avec comme principaux leaders, Georges Mahaman Condat, Issoufou Seydou Djermakoye, Adamou Mayaki de Fillingué, Borey Francis, un Français. Le candidat de l’UNIS, Georges Mahaman Condat est élu député contre Djibo Bakary. Compte tenu de la persécution que vivait le PPN RDA, il a décidé de changer de cap.

 

Le RDA a décidé à partir d’octobre 1950 d’abandonner le parti communiste français. Félix Houphouet Boigny avait décidé d’un désapparentement d’avec le parti communiste pour s’apparenter à l’UDSR (l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance) de René Pleven et François Mitterrand, qui était au pouvoir. Donc le gouvernement français va demander aux Gouverneurs des différents territoires d’essayer de voir comment pardonner à l’ancien ennemi RDA pour l’intégrer. Et Diori a été mandaté par Félix Houphouet Boigny pour aller dans les différents territoires pour les convaincre de la nouvelle affiliation. Mais au Niger, Djibo Bakary et Djibrilla Mamadou Maiga ont dit non. Nous n’avons pas créé le RDA pour des affaires de circonstance.

 

Nous l’avons créé pour lutter pour nos parents qui sont détruits par le système colonial. Or, la situation coloniale n’a pas changé ; comment pouvons nous changer pour aller avec un régime qui opprime nos populations ? Le débat a été intense, et l’aile de Boubou Hama l’a emporté. Finalement Djibo Bakary et Djibrilla Mamadou Maiga quittent le PPN RDA.

 

Djibrilla Maiga hésite entre la création d’un nouveau parti et rallier l’UNIS. Il est finalement allé à l’UNIS. Djibo Bakary quant à lui a commencé à organiser les syndicats. Cela lui a donné une aura et en mars 1954, il crée l’UDN RDA (L’Union Démocratique Nigérienne-RDA).

 

Il dit qu’il est le RDA orthodoxe, et appelle le PPN RDA, RDA nouvelle formule. C’est à partir de 1956 que l’UDN a pris la particule Sawaba pour en faire son cri de ralliement. Il y avait une loi qui était prévue par la constitution pour faire avancer les Africains dans ce qu’ils appelaient l’émancipation. Cette loi ne sera finalement adoptée que le 23 juin 1956 ; c’est la loi Cadre qui porte le nom de son initiateur Gaston Deferre qui était à l’époque, le ministre de la France d’outre mer.

 

La loi cadre est un tournant important dans le processus de la décolonisation. Elle a introduit d’importantes innovations : premièrement le double collège est supprimé et remplacé par un collège unique à travers un suffrage universel. La loi cadre prévoit de vraies assemblées territoriales qui sont en réalité des ébauches de futures assemblées nationales.

 

Et la tête de la liste majoritaire élue va présider un conseil de gouvernement. En réalité, le but de la loi cadre, c’est une africanisation progressive de l’administration coloniale. Elle a également prévu des conseils municipaux. Niamey a été érigé au rang de commune de moyen exercice, et Zinder au rang de commune mixte. Donc, il faut commencer par élire au suffrage universel les conseillers. Le 19 novembre 1956 ont eu lieu les premières élections municipales à Niamey et à Zinder.

 

 

A la veille de ces élections municipales, il y avait comme partis au Niger, le PPN-RDA ou ce qu’il en reste, l’UDN-Sawaba, et ce qui reste de l’UNIS. Et à l’occasion de ces élections, à Niamey, le PPN-RDA fait 13 conseillers élus, l’UDN 10 conseillers élus, le BNA 4 conseillers élus et l’UNIS 0 conseiller élu. Le lendemain de l’élection, les leaders du BNA, notamment, Issoufou Seydou Djermakoye, et Georges Mahaman Condat vont trouver Djibo Bakary pour lui dire : « écoute, le PPN-RDA a la particularité d’être notre ennemi commun, il vaut mieux qu’on s’entende ». Mais en réalité, les archives disent aussi que c’est le Gouverneur qui voulait créer une section du Mouvement Socialiste Africain (MSA) au Niger.

 

On a demandé à Djibo Bakary, s’il veut la Mairie de Niamey qu’il s’entende avec eux. Donc, ils ont fait une alliance le 19 novembre et cette alliance a donné naissance à la section nigérienne du MSA, le parti socialiste africain. Mais la particularité pour le Niger, est que cela donne à la nouvelle coalition 14 élus contre 13.

 

La Mairie de Niamey a été emportée par la combinaison récemment confectionnée. Et Djibo Bakary devient le Maire de Niamey pendant que Mamani Abdoulaye va prendre la présidence du conseil municipal de Zinder. Voilà comment le Sawaba est arrivé au pouvoir. Et comme c’est Djibo Bakary qui était identifié au Sawaba, il sera le Maire de Niamey, et le Secrétaire général du Mouvement Socialiste Africain ; donc l’étiquette Sawaba va être accolée au MSA puisque l’UDN va disparaitre.

 

En mars 1957, des élections territoriales ont été organisées pour désigner des conseillers territoriaux. La coalition MSA qui se considère comme un simple parti l’emporte par 41 sièges contre 19 au PPN-RDA et 0 à l’UNIS de Zody Ikiya. Légitimement le MSA va non seulement dominer le conseil de l’assemblée, mais va constituer le conseil de gouvernement.

 

Et Djibo Bakary crée en mai 1957 le premier conseil de gouvernement nigérien de 9 membres qu’il va diriger. L’assemblée territoriale est confiée à Georges Mahaman Condat du MSA Sawaba. C’est dans cette ambiance que vont intervenir les événements d’Alger de mai 1958 où le Général Salan et ses amis tentent un coup d’Etat contre le gouvernement français. Et on fait appel au Général De Gaule pour revenir sauver la France comme ils disent.

 

Le Général De Gaule revient mais à une condition, qu’il réforme l’Etat en créant une nouvelle République. Entre temps, le MSA au niveau africain, et le parti extra territorial que dirigeait Léopold Sédar Senghor, la Convention Africaine, décident de fusionner pour créer un seul parti extra territorial à l’occasion d’un congrès convoqué à Cotonou en juillet 1958 et cela a donné naissance au PRA (Parti du Regroupement Africain).

 

 

Mais ce congrès constitutif du PRA a été dominé par la délégation nigérienne, parce qu’il y a eu deux points qui ont dominé les débats : indépendance ou unité ? Senghor a dit qu’il faut nous unir d’abord avant de chercher l’indépendance.
La délégation nigérienne à travers Djibo Bakary et Mamani Abdoulaye, a dit non, l’indépendance d’abord. Et c’est eux qui l’ont remporté au point où Djibo a été récompensé, et a été désigné Secrétaire général du Parti du Regroupement Africain. Au Niger, la section MSA Sawaba, plus la section de l’ancien UNIS de Zody Ikiya (Front Démocratique Nigérien FDN), fusionnent pour devenir le PRA qui va porter le nom de Sawaba. Et la particularité du Niger précisément c’est que, l’ambiance du référendum constitutionnel va marquer un tournant décisif. Le Sawaba au pouvoir est piégé par ses responsabilités au niveau africain. Djibo Bakary a gagné la sympathie des autres africains sur sa position de l’indépendance immédiate. Il ne peut plus reculer.

 

Mais au niveau africain, il était également Secrétaire général adjoint de l’UGETAN (l’Union Générale des Travailleurs de l’Afrique Noire) qui a aussi pris position pour l’indépendance immédiate. Dans ce débat, c’était tout simplement deux positions : oui pour rester avec la France ; et non pour aller à l’indépendance, donc refuser de rester avec la France.
L’autre particularité du Niger, c’est que le Général De Gaule dans sa tournée référendaire n’est même pas venu au Niger. Il est allé en Côte d’ivoire, et l’administration française a mis tous les chefs traditionnels avec le RDA pour aller rencontrer le Général De Gaule et faire allégeance. On a braqué contre le Sawaba la chefferie traditionnelle. Djibo Bakary allait accueillir le Général De Gaule à Dakar.

 

Et avec les autres responsables du PRA, tels que Senghor, Mamadou Dia, il devrait rencontrer De Gaule le 26 ou le 27 août. Il arrive à Dakar, et tous disparaissent. Il était le seul à rencontrer le Général De Gaule, et celui-ci a tout fait pour que Djibo accepte de voter Oui, puisque la surprise qu’il a vécue la veille à Conakry où Sékou Touré a décidé de voter Non, il ne s’en est pas remis.

 

Djibo est resté inflexible en décidant de faire voter Non. A l’aéroport, le Général De Gaule est rentré dans son aéronef, on a même fermé l’avion, et il a demandé d’arrêter. Il a fait appeler Djibo Bakary, et dans l’avion, il a dit à Djibo Bakary : « j’insiste M. le président, il faut que vous fassiez voter oui. Si vous le faites, je prends l’engagement de tout faire pour le Niger ».

 

Djibo dit, depuis 60 ans, pourquoi c’est aujourd’hui que vous envisagez avec condition de tout faire pour le Niger ? Vraiment je ne peux pas. Et le Général De Gaule a lancé cette phrase qui a toute sa signification : « que le Niger vote Oui ou Non, l’Aïr n’ira pas à Moscou ». L’Aïr, c’est l’uranium qui était connu depuis, et Moscou dans le contexte de la guerre froide a toute sa signification. Et cela explique aujourd’hui toutes ces rebellions.

 

Djibo a défié la France, et tous les chefs d’Etat du Niger qui ont défié la France l’ont payé à leur dépends. C’est dans ce contexte que va être engagé le débat référendaire au Niger. Cette campagne référendaire au Niger a été d’une extrême violence. Les populations ont été violentées. On a donné l’autorisation aux chefs traditionnels de violenter tout propagandiste du Non. On vous faisait avaler votre bulletin du Non publiquement.

 

Les Dogarey vous attrapaient et vous bastonnaient publiquement ; on retirait les champs à vos parents. Et Don Jean Colombany, le nouveau Gouverneur, entre le 16 et le 22 septembre, a retiré au conseil de gouvernement de Djibo Bakary l’essentiel de ses attributions. On a vu des ministres qui ont été arrêtés dans la circulation, sortis manu militari de leurs véhicules qui ont été donnés à des propagandistes du  »Oui ». Des actes ont été pris pour retirer toutes leurs attributions. Donc en réalité, il y a un coup d’Etat. Le Niger a été le premier pays en Afrique francophone à connaître un coup d’Etat politique.

 

L’un dans l’autre, la violence a permis de manipuler aisément les résultats du vote, et on a dit que le Oui l’a emporté historiquement. Mais cela crée une nouvelle situation. Parce que selon la terminologie du PPN RDA, le pays légal qui est incarné par les autorités élues, Djibo Bakary et les autres, ne correspondait plus au pays réel, qui est le vote, même si le vote a été faux.

 

Donc le Oui l’a emporté, et Djibo devait tirer les conséquences. Et on a demandé à Djibo Bakary de démissionner. Mais la situation du Niger n’est pas pour autant terminée parce qu’il fallait renverser la majorité Sawaba à l’assemblée territoriale. Et là, les gens ont été mis à la manœuvre, avec de grosses enveloppes. Certains ont signé des lettres de démission sous prétexte que c’étaient des feuilles de paye.

 

Et ce n’est que le 13 novembre 1958 qu’on a pu obtenir le chiffre fatidique de 33 conseillers territoriaux démissionnaires. Ça a été transmis à Paris, et le 14 novembre un conseil des ministres a été convoqué spécialement pour le Niger, et de nouvelles élections territoriales ont été programmées pour le 14 décembre 1958.

 

Ces élections ont été organisées dans les mêmes conditions, sinon pire que celles du référendum parce qu’autour du RDA, on a mis des organisations fictives pour créer une organisation qu’on a appelée l’Union pour la Communauté Franco africaine (UCFA) qui va aller en compétition avec ce qui restait du PRA Sawaba. Les résultats ont été proclamés avec une majorité UCFA de 49 élus contre 11 pour le Sawaba, et le 17 décembre, l’assemblée a été convoquée à 17 heures.

 

La nouvelle assemblée élit Boubou Hama comme président de l’assemblée nationale, et Diori Hamani comme président du conseil. Le 18 décembre, le Niger a décidé d’adhérer à la communauté sous la forme d’Etat, et l’Etat du Niger a été proclamé République. Donc, aussi bien l’Etat que la République ne sont pas nés suivant un processus endogène. Ils ont été créés, préfabriqués et proclamés.

 

La nouvelle République va mettre en place ses institutions, va se doter d’une constitution, le 12 mars 1959 dans le cadre de la communauté. Les choses vont évoluer dans ce cadre. Parce que Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia du Sénégal, sont entrés en négociation avec Modibo Keita du Soudan français, avec Maurice Yaméogo de la Haute Volta, avec Hubert Maga du Dahomey pour créer ce qu’ils ont appelé la fédération du Mali. Et elle avait une allure indépendantiste. Cela nuisait aux intérêts de la France. Donc la France a tout fait pour empêcher la naissance de la Fédération du Mali. Cette fédération du Mali demande son indépendance.
Les quatre républiques d’Afrique centrale demandent aussi leur indépendance. Et au cours d’une réunion du Conseil de l’entente à Abidjan en juin 1960, Diori Hamani, qui était le seul soutien de Houphouët Boigny, a le regret de dire à ce dernier qu’au Niger aussi ça ne va pas, parce que les jeunes du RDA demandent l’indépendance ; ils disent que le Niger ne peut pas accepter une situation diminuée par rapport aux autres.

 

Les jeunes étaient contenus jusqu’à ce qu’un cacique du parti, Diambala Yansambou Maiga, déclare au cours d’une réunion que les jeunes ont raison, et que le Niger ne peut pas accepter cette situation. Diori a senti que sa base allait le lâcher. Et c’est là que le conseil de l’entente a décidé lui aussi de demander l’indépendance mais de manière différente que la fédération du Mali, avec fracas. Qu’ils vont rompre toute relation avec la France parce que la France les a trahis. Finalement, les négociations ont permis de ratifier les instruments de l’indépendance, et des dates ont été retenues de commun accord pour proclamer les indépendances. Mais avant de donner l’indépendance, la France a pris le soin de faire signer une batterie d’accords pour lier les points et les pieds de l’ensemble de ces Etats.

 

Professeur quelle signification revêt cette indépendance pour les différents acteurs de l’époque ?

 

La signification ne peut pas être la même pour tous. Pour les gens du PPN RDA, c’était une fierté, parce que le PPN a été créé pour lutter contre la domination coloniale.

 

Donc en arrivant à l’indépendance, eux qui avaient commencé, considèrent que c’est eux qui ont conduit le Niger à l’indépendance. Mais pour les gens du Sawaba, c’était aussi un motif de satisfaction parce que leur ennemi du PPN RDA abonde dans leur sens, car eux ils ont toujours demandé l’indépendance, ils n’ont jamais demandé autre chose. Finalement, c’est eux qui ont raison. Pour les fonctionnaires gradés, la perspective de l’indépendance va être une aubaine parce qu’elle pourrait constituer le remplacement des cadres français et des cadres AOFiens par des Nigériens, donc eux.

Pour les cadres moins gradés, les manœuvres et autres, ils avaient besoin d’un tuteur, et ce tuteur c’est le Blanc ou le cadre AOFiens. Si avec l’indépendance, ils doivent partir, qu’est-ce qui va se passer ? C’est la hantise. Pour les français vivant au Niger et travaillant au Niger, l’indépendance va signifier au moins la perte de leurs privilèges exorbitants, et le retour en métropole et l’incertitude de l’emploi.

 

Pour les populations, à l’époque il n’y avait que les populations des milieux urbains, qui étaient peu, ou pas, sensibilisées aux questions politiques. Et ces populations n’avaient pas une idée claire de l’indépendance. Qu’est-ce qui s’est passé ? Des instructions officielles ont été transmises aux Commandants de cercle et aux Chefs de subdivision pour que le jour de l’indépendance, un même message soit lu ; le texte de la proclamation de Diori Hamani. Or, il y a deux ou trois choses qu’il faut souligner.
Premièrement, il n’y a que les chefs de cantons qui ont été conviés dans les chefs-lieux de cercle pour écouter avec les populations la proclamation de l’indépendance, donc quelques individus. Deuxièmement, la proclamation a été lue en Français. En 1960, le Niger avait 4% de taux d’alphabétisation. Qui pouvait comprendre ce message ?

 

Troisièmement, la moitié des Commandants de cercles et des Chefs de subdivisions étaient des Français. Et c’est un paradoxe qu’un Français vienne lire la déclaration de l’indépendance, de la fin de la tutelle de leur patrie de laquelle le Niger voulait s’affranchir. Donc en réalité, la proclamation de l’indépendance a été superficielle.

 

Elle n’a pas pénétré les populations. Les populations n’ont rien compris, surtout que les premiers dirigeants se sont comportés exactement comme les Blancs. L’impôt de capitation est resté, avec la chicotte et les humiliations pour le récupérer ; le garde cercle est resté le même avec son calot rouge. On a juste le travail forcé qui a été remplacé mais qui a continué sous forme de travail communautaire jusqu’à Kountché. Il y a eu les contributions volontaires, qui sont une forme de pillage colonial. Par exemple en 1930, il y a eu des inondations dans le midi de la France ; le zèle du Gouverneur de Tillabéri a imposé aux populations du cercle de cotiser pour venir en aide par solidarité aux populations du Midi de la France. Il a fait récolter 30.000F. Une telle somme de l’époque n’est pas loin de 500 à 600 millions d’aujourd’hui.
Professeur, après 54 années, est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que cette indépendance est une réalité au Niger, et dans les autres Etats africains ?
Pour une réalité, elle en est une, puisque théoriquement nous sommes indépendants. Mais l’indépendance, de mon point de vue, est un processus. Un moment, on a dit : vous avez l’indépendance ! C’était de consolider cette indépendance politique par une véritable indépendance juridique. Mais dans les faits, comment l’exercions-nous ? D’abord, le Niger est arrivé à l’indépendance sans nationalité. La nationalité nigérienne a été adoptée en juin 1961. Le Niger n’avait pas d’hymne national ; on a fêté l’indépendance avec la Marseillaise.
L’hymne national a été adopté en juillet 1961. C’est le 1er août qu’un décret a créé l’armée nationale du Niger. C’étaient des éléments de l’armée française qui ont été reversés. Donc, ce sont les troupes françaises qui ont rendu les honneurs deux jours après pour célébrer l’indépendance. Le drapeau, c’est celui de la communauté qui a été adopté en novembre 1959. Et quand vous regardez aujourd’hui les drapeaux de l’ensemble de ces pays anciennement colonisés par la France, c’est le tricolore. Certains l’ont fait horizontal, d’autres oblique. La devise aussi, chacun a pris au moins un mot de la devise française pour compléter.
Le Niger est allé à l’indépendance sans constitution parce que la constitution qui a été adoptée le 12 mars 1959, c’est la constitution à l’intérieur de la communauté. Ce n’est que le 8 novembre 1960 que le Niger va se doter d’une constitution de l’indépendance. Donc je dis que le Blanc, le Français, a appliqué exactement la théorie de François Mitterrand développée dans son opuscule «Présence française ou abandon» publié en 1958, par cette volonté ou cette nécessité de partir pour mieux rester. Vous ne pouvez pas être indépendant en restant attaché au système duquel vous avez voulu vous affranchir. Or nous n’avons rien mis en œuvre pour nous libérer de cette tutelle.

 

L’indépendance, elle est d’abord mentale. Il aurait fallu que la question nationale soit discutée, et intégrée et appropriée par les populations. Cela n’a pas été le cas. Il aurait fallu que dans le domaine économique, des actions permettent au Niger de s’affranchir de la tutelle française. Or aujourd’hui, nous restons encore liés au franc français qui a disparu.

 

Et tous nos échanges passent par la France. Rien que la garantie par la banque nationale de France et ce que cela nous fait perdre en termes d’argent par an au profit de la France. Vous pouvez obtenir quelque chose par la volonté d’un individu, d’un groupe ou d’une situation ; si vous êtes conséquents, vous devez vous approprier de cette chose et la faire développer par vous-mêmes.

 

Nous avons acquis l’indépendance, mais nous aurions dû au plan politique entreprendre une démarche de construction. Or le Niger, de 1960 à ce jour, n’a pas encore réussi la mutation du militantisme de combat en militantisme de construction. Que veut dire cela ?

 

Quand on cherche le pouvoir, on fait du militantisme de combat. On combat pour acquérir le pouvoir, pour obtenir l’indépendance. A partir du moment où l’indépendance a été obtenue, on doit considérer qu’on a le pouvoir, on doit construire un Etat, un pays.

 

Donc on oublie la mentalité du militant qui cherche le pouvoir. Mais malheureusement, tous les régimes qui se sont succédé ont continué à se considérer comme étant dans cette perspective de conquête du pouvoir. L’indépendance devait amener les Nigériens à diversifier leurs partenaires. Au plan économique, en dehors de Tandja qui a eu de timides ouvertures vers la Chine et d’autres pays, le Niger est resté dans les jupes de la France et dans ces conditions là, je ne vois pas comment nous pouvons parler d’indépendance.

Tant que le Nigérien doit tendre la main pour boucler son budget, tant que le Nigérien doit tendre la main pour manger, tant que le Nigérien doit se référer à l’ambassadeur de France à Niamey ou à New York avant de voter ou avant de décider, il n’y aura pas d’indépendance ; tant que les Nigériens ne seront pas capables d’organiser leur propre défense et d’assurer la sécurité individuelle et collective sur le territoire, le Niger ne sera pas indépendant ; tant qu’on reste dépendant vis-à-vis d’un autre, l’indépendance est contrôlée, et limitée.

 

C’est vrai que nous gérons nos affaires nous-mêmes. Après les partis uniques cautionnés par la France, il y a eu l’ère des coups d’Etat inventée par la France, et la démocratie qui a été décidée par le discours de la Baule. C’est une camisole qu’on a cousue uniforme qu’on a amenée à chaque pays, et chacun l’a portée.

 

Mais cette démocratie est inadaptée. Elle est tombée du ciel, elle n’est pas arrivée à se faire des racines dans le peuple. Et c’est pour cela que nous avons toujours des crises. Et la particularité du Niger, c’est que c’est l’un des rares pays africains à être perpétuellement en campagne électorale.

 

Du 1er janvier au 31 décembre, nous sommes toujours en campagne tous les ans. Alors que les élections passées, au bout du sixième mois déjà, nous devons nous mettre au travail ; et attaquer les prochaines élections à six mois avant la campagne. Mais nous sommes perpétuellement en campagne ; et ce sont des crocs-en-jambes, des mises en échec. Dans ces conditions, nous ne pouvons pas avancer.

 

Oumarou Moussa

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