Mahamadou Issoufou: «Nous sommes tous Charlie»

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Parmi les chefs d’Etat africains présents à Paris hier dimanche à la marche républicaine, il y avait le président du Niger, Mahamadou Issoufou qui se dit favorable à une intervention militaire internationale en Libye. Il s’exprime au micro de RFi.RFI

: Monsieur le président, est-ce que « vous êtes Charlie » depuis mercredi dernier ?

Mahamadou Issoufou : « Nous sommes tous Charlie », c’est pour cela d’ailleurs, pour le témoigner, que je suis présent aujourd’hui à Paris, avec une délégation au sein de laquelle j’ai fait venir avec moi les chefs religieux du Niger, d’abord l’archevêque de Niamey et le président de l’Association islamique du Niger. Ce qui montre bien qu’au Niger, il y a une parfaite coexistence des religions parce qu’au fond toutes ces religions, l’islam, la religion juive, la religion chrétienne, ce sont des religions qui adorent le même Dieu, c’est le Dieu d’Abraham, le Dieu de Moïse. Donc ces deux chefs religieux sont venus avec moi, ici, à Paris pour rendre un hommage aux victimes de Charlie Hebdo et rendre hommage aux autres victimes, dans cette épreuve extrêmement difficile.

On a vu cette immense émotion en France, mais est-ce que l’émotion est la même au Niger après la mort de journalistes qui ont publié des caricatures du prophète ?

L’émotion est la même au Niger, je pense que l’émotion est la même partout dans le monde, parce que les Nigériens se disent : « Non, leur religion n’autorise pas ce qui a été fait, leur religion ce n’est pas cela, son image ». Pour les musulmans nigériens, l’islam c’est d’abord la paix. On ne peut pas savoir combien de fois les musulmans parlent de paix par jour puisque même dans les salutations, c’est que « la paix de Dieu soit avec vous ». L’islam est une religion de tolérance, le prophète lui-même a dit « il n’y a pas de contraintes à la religion » ; l’islam est une religion de pardon, le prophète a toujours dit « le pardon est préférable à la vengeance » ; l’islam est une religion de connaissance aussi. C’est pour cela que ceux qui ont tué les journalistes de Charlie Hebdo et qui ont tué les autres victimes sont des ignorants, ils ne connaissent pas, ils ne peuvent pas être de bons musulmans, le prophète a dit à l’époque que « l’islam était une religion de connaissance », et demandait aux musulmans d’aller chercher la connaissance jusqu’en Chine. Je me rappelle aussi d’un autre érudit musulman du Niger, Malam Djibril, professeur d’Ousmane Dan Fodio, il disait que : « Quant on est ignorant, quant on a un savoir limité, on ne peut pas être un bon musulman ».

Et pourtant les tueurs ont crié Allah Akbar ?

C’est dommage… Pour nous, il ne représente pas notre religion, pour nous, ils dégradent, ils mutilent notre religion, ce qu’ils sont en train de faire détruit l’islam. Pour nous le terrorisme, c’est une arme de destruction massive contre l’islam.

Monsieur le président, après cette manifestation sans précédent, non seulement en termes de manifestants, mais aussi en termes de chefs d’Etat qui sont venus ce dimanche à Paris, est-ce que les choses peuvent changer dans la lutte contre le jihadisme ?

Je pense que les choses peuvent changer, déjà beaucoup de choses sont en train d’être faites. Dans notre zone par exemple, au niveau du Sahel, il y a une mutualisation avec les pays amis comme la France, comme les Etats-Unis. Je pense ce qui s’est passé à Paris va permettre de mobiliser davantage la communauté internationale. Face à ce fléau mondial, il faut une réponse mondiale.

Depuis quelques mois, la France a un nouveau dispositif militaire dans la sous-région, Barkhane, avec notamment une base avancée de l’armée française dans l’extrême nord de votre pays, Madama. Mais, tout ça, est-ce que cela ne remet pas en cause la souveraineté du Niger ?

Non, ça ne remet pas en cause notre souveraineté parce que c’est face aux menaces que nous avons décidé d’accepter que des pays amis nous aident. Le jour où les menaces vont disparaître, la présence militaire étrangère va cesser. Mais imaginez qu’il n’y ait pas eu l’opération Serval au Mali, imaginez ! Aujourd’hui, Bamako serait sous le contrôle des terroristes, une ville d’un million d’habitants, la capitale du Mali, serait aujourd’hui sous le contrôle des terroristes. Peut-être Niamey aussi, peut-être Dakar, Abidjan. Donc je pense que nos pays ont pris la bonne décision. Je regrette, depuis plus de 50 ans, que l’on n’ait pas créé les conditions pour assurer nous même notre sécurité. Cela nous interpelle, nous, chefs d’Etat africain. Mais d’ici que l’on crée les conditions pour assurer nous-mêmes notre sécurité, nous avons besoin de soutien des pays amis comme la France. Et je pense que Barkhane est utile pour la sécurité du Niger.

Vous appelez depuis quelques jours à une intervention internationale en Libye, mais tout le monde ne vous suit pas et certains disent, notamment vos voisins algériens, que la solution politique doit primer sur une solution militaire ?

Je me rappelle quand on a fait le sommet du G8, c’était pendant l’été 2011, on était en pleine crise libyenne, j’avais mis en garde : « Attention, il ne faut pas que la réponse soit pire que le mal, il ne faut pas qu’après Kadhafi, le chaos s’installe en Libye, il ne faut pas que le pouvoir tombe entre les mains des terroristes ». Et aujourd’hui ce que l’on constate, c’est le chaos total, la Libye, c’est la source de déstabilisation de nos pays. Pour une fois, je demande que l’on nous écoute, il n’y a pas d’autres solutions qu’une intervention, me semble-t-il, internationale pour ramener la paix en Libye.

Un point sur lequel vous êtes tout à fait d’accord avec votre voisin tchadien Idriss Déby ?

Nous sommes tous d’accord au niveau du G5. Le G5 c’est la Mauritanie, le Mali, le Burkina, le Niger et le Tchad, les chefs d’Etat étaient réunis à Nouakchott, il n’y a pas très longtemps, ils ont lancé un appel à la mise en place de forces internationales pour neutraliser les milices, parce que sans la neutralisation des milices, on ne peut pas créer les conditions de la réconciliation dans le pays.

Ces milices contrôlent notamment Tripoli avec le mouvement Fajr Libya, « l’Aube de la Libye ». Est-ce que ces milices et leurs chefs politiques sont des gens avec qui on peut encore dialoguer ou avec qui il n’y plus de dialogue possible ?

Je constate en Syrie, en Irak, on ne dialogue pas avec Daesh, je constate qu’au Sahel, on ne fait pas de dialogue avec Aqmi, on ne fait pas de dialogue avec les terroristes donc cela est aussi valable pour la Libye.

C’est-à-dire que pour vous les milices de Fajr Libya, les extrémistes de Ansar al-Charia et les extrémistes de l’Etat islamique c’est la même chose ?

Bien sûr que c’est la même chose, ce sont tous des extrémistes, ce sont tous de terroristes, il est extrêmement difficile dans ses conditions de trouver un terrain d’entente avec eux.

Mais en même temps, vous voyez bien qu’il n’y a aucun consensus international et que l’on est très loin d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ?

On est, pour l’instant, très loin d’une résolution et je le regrette. On est en train de perdre du temps sur une question qui inévitablement aboutira à ce que nous proposons, c’est-à-dire à l’envoi d’une force internationale en Libye, c’est ma conviction. On ne le fait pas aujourd’hui, mais demain on sera obligé de se rendre compte, à l’évidence.

Autre foyer jihadiste, le nord du Nigeria. Il y a quelques jours une base militaire du Nigeria a été prise par Boko Haram, est-ce que la situation n’est pas encore en train de se dégrader un peu plus ?

Vous avez raison, la situation se dégrade malheureusement au nord du Nigeria, Boko Haram progresse. Comme vous l’avez dit, Boko Haram a pris la base de Baga, la base sensée abriter l’état-major de la force multinationale que nous avons décidé de mettre en place au niveau des pays du bassin du lac Tchad. Il est important que les pays du bassin du lac Tchad s’organisent, mutualisent davantage leurs moyens et au-delà il faut que les pays amis prennent en charge également ce problème de Boko Haram.

L’année dernière, vous aviez envoyé quelques unités du Niger dans cette base multinationale de Baga puis vous les avez retirés il y a quelques semaines, juste avant la prise de cette base par Boko Haram, pourquoi ?

Tout simplement parce que nous sentions que la place de Baga ne peut pas être une place permettant de sécuriser l’état-major de la force multinationale. C’est un peu pour cela que nous avons pris cette décision, nous avions craint ce qui s’est finalement passé par rapport à la prise de la base de Baga par Boko Haram.

Vous aviez senti le danger, est-ce que ça veut dire que l’armée du Nigeria n’est pas en mesure de tenir le territoire ?

Je ne peux pas porter des appréciations sur l’armée d’un pays voisin, je pense que le Nigeria fait ce qu’il peut. Maintenant, c’est à nous de mettre tous en commun nos moyens pour faire face à la menace.

Justement, vous vous êtes tous réunis pour mieux coordonner vos actions, et on a le sentiment que depuis neuf mois rien n’a bougé ?

Les choses bougent quand même. On a déjà mis en place une unité de fusion et de liaison pour mutualiser le renseignement, c’est quand même un progrès. Maintenant, c’est au niveau des capacités opérationnelles qu’il va falloir prendre disposition pour que, au plan opérationnel, on puisse mutualiser les moyens.

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