« Il faut que l’alternance démocratique soit une réalité définitivement ancrée dans les mœurs politiques de tous les Etats africains « Me Boubacar Oumarou, Bâtonnier Niger

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« Il faut que l’alternance démocratique soit une réalité définitivement ancrée dans les mœurs politiques de tous les Etats africains »

Le Barreau des Avocats du Niger, avec à sa tête le Bâtonnier Me Boubacar Oumarou, a accueilli du 03 au 07 octobre derniers au Centre international de Conférences Mahatma Gandhi de Niamey, la Conférence Annuelle des Barreaux Africains (AFBA). C’est la toute première fois qu’une rencontre de cette envergure se tient dans un pays francophone. Un pari osé, mais relevé par le Barreau du Niger au regard de l’organisation impeccable de la cérémonie. Quelques 500 participants venus d’Afrique, d’Europe et du reste du monde ont pris part à l’évènement, sous le haut patronage du président de la République Mohamed Bazoum.

Le président de l’Assemblée Nationale du Niger, le Haut Représentant du président de la République, les présidents des institutions de la République, les membres du gouvernement, les corps diplomatiques, les avocats et autres professionnels du droit, les FDS et acteurs de la société civile…ont honoré de leur présence la cérémonie d’ouverture de la conférence. A la fin des travaux, votre journal Mutations a tendu son micro à Me Boubacar Oumarou Bâtonnier de l’Ordre des Avocats du Niger qui nous livre ici ses sentiments sur ladite conférence

Mutations : Le Barreau du Niger dont vous êtes le Bâtonnier vient d’accueillir la Conférence Annuelle des Barreaux Africains. Un pari bien risqué vu que c’est la toute première fois que le Niger accueille cette conférence, pari risqué aussi au regard du nombre et de la qualité des participants venus des quatre coins du monde. Quels sont vos sentiments au terme des travaux de cette conférence que tout le monde s’accorde à qualifier de réussite ?

Me Boubacar Oumarou : Je peux dire qu’à la suite de l’organisation de cette Conférence Annuelle de l’Association des Barreaux Africains (AFBA), à Niamey, je suis très satisfait de la manière dont nous avons organisé cette activité. Comme vous l’avez si bien dit, effectivement au moment où nous nous sommes engagés à accueillir cette conférence à Niamey, ce n’était pas gagné d’avance.

Mais fort heureusement nous avons su bénéficié pleinement de l’engagement de tous les membres de mon Barreau, particulièrement le Comité d’Organisation AFBA, mais également l’appui et le soutien inestimable des autorités de notre pays, parce que nous avons eu le soutien et le parrainage du président de la République Son Excellence Mohamed Bazoum et à travers la Présidence de la République le service dédié à l’Organisation des Conférences Internationales, à savoir l’Agence Nationale de l’Economie des Conférences (ANEC), qui n’a ménagé aucun effort du début à la concrétisation de cette belle aventure.

Donc, nous sommes très fiers de notre pays, nous sommes très fiers de notre Barreau et merci aussi au peuple nigérien qui nous a soutenus tout au long de cette merveilleuse aventure. Je ne peux pas non plus oublier nos partenaires et sponsors qui nous ont été d’un soutien considérable qui a permis la réalisation de cette conférence.

Le thème phare de votre Conférence Annuelle est : « la bonne gouvernance comme facteur d’atténuation des crises et conflits en Afrique. Rôle et contribution des barreaux ». Quelles sont les raisons qui ont présidé au choix de ce thème ?

Comme vous pouvez aisément l’imaginer, en Afrique, nous avons beaucoup de problèmes, dans tous les états, à des degrés différents. Mais notre constat au moment de la préparation du thème de la conférence, était que tous ces problèmes que les états africains connaissent ont pour seule ou en tout cas pour principale raison la mal gouvernance.

Donc pour nous, en tant que professionnels du droit ayant une contribution forte à apporter dans le développement de notre continent, nous avons estimé qu’il était temps que nous nous réunissions ensemble, venant de tous les états- francophones, anglophones, lusophones arabophones-pour échanger sur la nécessité de la bonne gouvernance comme solution aux différents conflits et crises que connait le continent afin d’apporter les meilleures solutions pour un développement du continent.

Et c’est pour cette raison que, vous l’avez bien remarqué, l’orateur principal de notre conférence est l’ancien président de la République Fédérale du Nigéria Goodluck Jonathan. Il a été, en effet, un président de la République qui a cédé le pouvoir après avoir perdu les élections, favorisant ainsi l’alternance démocratique dans son pays.

A côté de lui, nous avons voulu aussi honorer certains fils du continent qui ont aussi honoré la bonne gouvernance à travers l’alternance qu’ils ont permise dans leurs pays respectifs. C’est ainsi que nous avons invité l’ancien président de la République de Siérra Léone Ernest Bai Koroma, nous avons invité l’ancienne présidente de la République du Libéria Hélène Johnson Sirleaf qui malheureusement n’a pas pu être avec nous compte tenu de son agenda, et, l’ancien président de la République du Niger Issoufou Mahamadou.

Nous avons voulu distinguer ces trois chefs d’Etat pour avoir favorisé l’alternance démocratique dans leurs pays parce que c’est historique. Malgré tous les signes de désespoir qu’on pourrait avoir à travers le continent, nous nous sommes dits qu’il y a des exemples qui méritent d’être mis en exergue pour que ça puisse faire tâche d’huile en Afrique et que l’alternance démocratique soit une réalité définitivement ancrée dans les mœurs politiques de tous les états africains.

Quelles sont alors les thématiques qui ont été débattus au cours de vos travaux en commissions ?

Les thématiques tournent essentiellement autour de la bonne gouvernance qui est le thème principal. C’est pour cela que nous avons eu des panels sur le respect de l’Etat de droit ; le fonctionnement de la Cour de justice de la CEDEAO ; les objets d’arts africains qui ont été pillés ; la corruption et la justice ; les droits humains… mais également des panels qui ont beaucoup intéressé les Forces de défense et de sécurité, notamment le respect du droit international humanitaire, le respect des droits humains dans les opérations de maintien de paix et de l’ordre.

Tous ces thèmes entre autres qui concourent à la promotion de la bonne gouvernance à travers le respect de la règle de droit. Je voulais faire observer que, particulièrement en ce qui concerne l’Etat de droit et la Cour de justice de la CEDEAO, que nous avions voulu insister sur le fait que la gouvernance en Afrique doit se baser sur le respect par les gouvernants des règles qu’ils se sont donnés pour diriger la Cité mais également le respect des règles auxquels ils se sont assujettis à travers les relations internationales. Donc, c’est pour cela qu’il est inadmissible que des cours régionales ou sous régionales qui ont été mises en place par les états voient leurs décisions non respectées par ces mêmes états. Je m’en vais vous donner l’exemple dont nous avons fait cas au cours de nos travaux.

Il s’agit du cas d’un diplomate vénézuélien arrêté au Cap Vert et dont l’avocat a saisi la cour de justice de la CEDEAO. Cette cour a prononcé une décision enjoignant à l’Etat capverdien de libérer ce diplomate parce que son arrestation viole les principes des relations internationales. Cette décision est restée sans suite, c’est dire que les états doivent être interpellés par rapport aux décisions des cours sous régionales et internationales. Il y a également la question de la cour africaine des droits de l’homme dont certaines décisions sont restées inappliquées ou inexécutées.

Comme exemple, je vous cite le cas de l’homme politique ivoirien Guillaume Soro dont la Cour a clairement dit que sa candidature doit être retenue pour les précédentes élections présidentielles. Malheureusement ça n’a pas été le cas, l’Etat de Côte d’Ivoire n’a pas respecté cette décision. Les exemples sont légion et c’est pour cette raison que nous avons estimé qu’il faudrait que les états respectent les décisions de justice. Nous avons également eu  un panel à travers la corruption de dire qu’il faudrait que la corruption soit combattue sous toutes ses formes et dans tous les secteurs de la vie, que ça soit à la justice, dans la vie politique et même dans la vie des affaires.

Et c’est pour cette raison que nous avons convenu dans la résolution de dire que la corruption ne doit plus avoir droit de cité dans nos états si nous voulons arriver à une justice indépendante, une justice équitable et si nous voulons avoir un développement des pays africains et que les états soient gouvernés uniquement selon les intérêts des peuples.

Aux termes de vos travaux vous avez formulé un certain nombre de résolutions et de recommandations les unes plus importantes que les autres. De quels moyens disposez-vous donc, vous en tant que barreaux pour mettre en œuvre ces résolutions et recommandations de façon effective ?

C’est vrai, on est habitués à voir des ateliers assortis de résolutions et des recommandations  qui, malheureusement finissent toujours dans des tiroirs et n’en sortiront plus. Cela pose le problème du suivi des recommandations et des résolutions qui sont formulées.

A ce titre, nous avons décidé qu’au niveau de chaque Barreau-ça a été même une résolution- de créer un comité de sages composé de membres de AFBA, de juristes compétents qui pourront à l’occasion conseiller les gouvernants ou toute autorité sur des questions cruciales afin que la décision soit conforme à la règle de droit, pour éviter que certaines situations problématiques ne puissent déboucher à des conflits ou à des crises institutionnelles ou même à des crises politiques qui peuvent ternir l’image de l’Afrique mais aussi faire reculer le développement du pays.

Nous avons également, dans les résolutions par rapport aux coups de force militaires et constitutionnels, estimé qu’il n’est plus question d’admettre en Afrique qu’il y ait des coups de force militaires ou constitutionnels.

A ce titre nous, en tant que qu’avocats, en tant que professionnels du droit, en tant que gardiens des droits et libertés des peuples et des citoyens, nous avons un rôle important à jouer. Pour cela, nous devons avoir un mécanisme de veille pour que chaque fois que dans nos états les constitutions sont menacées ou lorsque les droits des peuples sont menacés, que nous soyons à l’avant-garde pour dire aux gouvernants : « Attention, vous allez à la dérive, vous ne devez pas faire ça afin que, face à l’histoire, nous puissions prendre notre responsabilité et l’assumer pleinement ». Donc, nous devons avoir des comités de veille et nous devons être toujours vigilants pour pouvoir aider les gouvernants à assurer la gouvernance suivant la volonté du peuple et dans le respect strict des constitutions.

Un mot à l’endroit des dirigeants africains pour l’avènement d’une démocratie et d’une paix durables sur le continent ?

Nous demandons à tous les chefs d’Etat africains de n’avoir pour seul gouvernail que la loi, rien que la loi. Lorsque tous les actes des gouvernants s’inscrivent dans le cadre de la loi, ils sont sûrs de sortir par la grande porte et d’œuvrer pour le peuple et de ce fait ils auront toujours l’adhésion du peuple.

Comme je l’avais dit dans mon discours inaugural à la cérémonie d’ouverture, les gouvernements sont les modèles de la morale des peuples. Lorsque les gouvernants n’acceptent aucune violation de la loi, aucune corruption, aucune influence politique sur le pouvoir judiciaire, le peuple est obligé de suivre ce modèle et se tenir droit pour que la justice soit et que la règle de droit soit toujours notre repère et notre guide.

Interview réalisée par Gorel Harouna

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