Interview de Camille Lefebvre auteure du livre « Des pays au crépuscule »

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Des pays au crépuscule, le moment de l’occupation coloniale, est un livre sorti en avril 2021, aux éditions Fayard, de l’historienne française Camille Lefebvre. Spécialiste du Niger, pays sur lequel est basée une partie de ses recherches depuis 2001. Dans cette interview, elle revient sur sa première publication de 2015, Frontières de sable, frontières de papier : histoire de territoires et de frontières, du djihad de Sokoto à la colonisation française du Niger,  pour ensuite commenter son nouveau livre Des pays au crépuscule (au crépuscule de la colonisation ajoute l’auteure interviewée dans les locaux du Studio Kalangou).

Studio Kalangou : Qu’est-ce qui vous a donné envie, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce premier livre Frontières de sable, frontières de papier ; et maintenant Des pays au crépuscule ?

Camille Lefebvre : Alors le premier c’est venu du fait que la question des frontières africaines était un sujet dont tout le monde parlait, on parlait tout le temps de l’artificialité des frontières, comment les frontières avaient été tracées à la règle et au crayon. Mais finalement il y avait très peu d’historiens qui ont été regarder concrètement comment cela s’était passé sur le terrain ; c’est-à-dire pas uniquement en Europe mais aussi en Afrique, qui étaient les souverains ? Qui étaient en face des militaires français ? Qui avaient parlé avec eux ? Qui avaient demandé à négocier, à faire bouger les frontières ? Le projet de la thèse était d’aller voir aussi le côté africain, c’est-à-dire comment, sur place, les gens ont vécu le fait qu’on trace les frontières dans ces pays-là. Et ce qui a été frappant dans cette recherche sur les frontières, c’est que je me suis rendue compte, que ce qui avait déterminé la formation d’un grand nombre des frontières du Niger était beaucoup plus lié au Jihad de Sokoto, qui avait eu lieu un siècle avant la colonisation, qui avait complètement reconfiguré la région, et qui avait notamment construit un front entre ce qui est aujourd’hui le Niger et ce qui est le Nigéria, que finalement [lié à] la colonisation.

Pour le nouveau livre, Des pays au crépuscule, les choses se sont jouées un peu pareil, c’est-à-dire qu’on parle toujours de la conquête, on dit la colonisation est arrivée, mais je voulais regarder vraiment, concrètement, au jour le jour, comment cela s’était passé ? Parce que pour vous donner une idée, le nombre de militaires français qui arrivent au moment de la colonisation au Niger c’est environ 80 militaires, 500 tirailleurs sénégalais pour un territoire qui fait 2 fois la France, un territoire immense. Comment concrètement cela s’est passé ? Comment un si petit nombre d’hommes a pu réussir à prendre le contrôle d’Etats puissants, puisque j’étudie l’Etat de Zinder et l’Etat du Sultanat de l’Aïr.

Studio Kalangou : Comment résumeriez-vous votre deuxième livre, Des pays au crépuscule ?

Camille Lefebvre : C’est un livre qui cherche à reconstituer comment a commencé la colonisation ? Comment s’est construite la domination coloniale ? En cherchant tous les points de vue qui étaient alors en présence. Cela veut dire que j’ai analysé aussi bien des archives coloniales, notamment celles qui sont aux archives nationales à Niamey. Mais j’ai aussi cherché à retrouver des voix africaines et des points de vue qui viennent d’ici [du Niger] pour comprendre ce qui s’était passé. Donc j’ai utilisé des documents en haoussa, en kanouri, et aussi des documents en arabe, des manuscrits, des chansons, des récits épiques en haoussa et en kanouri, qui racontaient l’arrivée des militaires français, mais aussi du point de vue des sociétés de Zinder et d’Agadez.

Studio Kalangou : Dans vos remerciements du livre Des pays au crépuscule, vous avez évoqué le professeur nigérien Djibo Hamani, quel a été son apport dans cette réalisation ?

Camille Lefebvre : J’ai dédié ce livre à celui que j’ai appelé mon maître, Djibo Hamani, parce que je pense que c’est celui qui m’a le plus appris sur l’histoire de cette région et même sur comment faire l’histoire de l’Afrique. C’est un des premiers professeurs que j’ai rencontré quand je suis arrivée au Niger en 2001… Il m’a vraiment aidée dès le départ, alors que mon sujet de maîtrise (la frontière entre le Niger et l’Algérie), beaucoup de professeurs ici m’avaient dit que mon sujet n’avait aucun intérêt. Je travaillais sur Agadez à l’époque. Et lui tout de suite, il m’avait dit, ce qui serait intéressant c’est d’aller à Agadez, aller voir un tel, il va vous guider. Il m’a vraiment appris aussi qui aller voir, à qui poser des questions. Et ensuite c’est lui qui m’a poussée, par exemple, à apprendre le Haoussa, c’est lui qui m’avait dit après la fin de ma maîtrise : c’est bien gentil mais maintenant si vous voulez continuer, il faut apprendre les langues locales, parce que sinon vous n’allez rien comprendre ! C’est lui aussi qui m’a poussée vers les documents en arabe, en me disant qu’il y a beaucoup de documents à lire. Donc c’est vraiment lui qui m’a poussée toujours plus loin pour essayer de mieux comprendre aussi l’histoire des sociétés du Sahel et du Sahara, je lui suis immensément reconnaissante.

Studio Kalangou : Dans votre livre Des pays au crépuscule, vous avez souligné les éléments sur lesquels ont reposé la stratégie de la domination coloniale, notamment à la page 268 2e paragraphe, vous avez écrit : la colonisation a fonctionné parce qu’elle s’est appuyée sur les inégalités sociales des sociétés du Sahara et du Sahel, en tenant d’abord aux plus faibles et notamment aux esclaves le langage de l’égalité, leur promettant protection et fin de l’arbitraire…

Vous ouvrez une fenêtre analogique entre la stratégie utilisée au moment de la colonisation par les pays colonisateurs, et celle utilisée aujourd’hui avec l’installation des bases militaires en Afrique et notamment au Niger…

Camille Lefebvre : Effectivement ce qui est important pour comprendre ce moment de la colonisation, comme je vous l’ai dit, les militaires français étaient très peu nombreux, par contre ils avaient des armes qui étaient techniquement supérieures à celles que possédaient les gens dans la population ici, dans ce qui est aujourd’hui le Niger. Notamment parce qu’ils avaient des fusils à tir très rapide alors que quelques personnes avaient des fusils à Zinder et à d’Agadez. Mais, ils avaient des fusils qui ne tiraient qu’une seule fois, soit des fusils à pierre qui avaient des très courtes portées. Et donc la première chose qui a fait que la colonisation a pu s’imposer c’est la supériorité militaire, parce qu’ils faisaient des tirs de salve, donc ils se mettaient en ligne et ils tiraient et tout d’un coup ils pouvaient tuer 100 personnes. Cela a énormément impressionné les gens ici et les a terrifiés. Mais cela ne suffit pas, on peut prendre une ville uniquement par la force, mais on ne peut pas réussir à se maintenir dans une ville simplement en utilisant des fusils. Pour cela il faut autre chose ; qu’est-ce qu’ils ont fait ? Effectivement la colonisation est vraiment fondée sur les discours. Et vous avez tout à fait raison, elle est fondée sur deux types de discours, un discours qu’on tient en France, en Europe, dans le pays qui vous envoie, qui paye les soldats. Où là, on va dire on apporte la civilisation, ces gens-là ont besoin de nous pour différentes raisons, ça sera la grandeur de la France qui va être valorisée. Mais on a aussi besoin de tenir un discours aux gens qu’on cherche à occuper, à dominer, et ce discours-là va être différent et il va s’appuyer notamment sur le fait que ces sociétés à la fin du XIXe au début du XXe siècle étaient très inégalitaires, avec une partie de gens nobles, avec beaucoup de moyens, qui étaient riches et une large partie de la population qui avait très peu et sur laquelle on percevait beaucoup d’impôts et surtout beaucoup d’esclaves. On est dans des sociétés où l’esclavage était très important en ce moment-là. Et concrètement, les militaires coloniaux vont dire aux gens qu’ils vont les libérer de l’esclavage, que l’impôt sera le même pour tous, qu’à partir de maintenant l’impôt sera plus juste. Ce qui dans les faits ne sera jamais vrai. Ils n’aboliront jamais l’esclavage et ils continueront à percevoir des impôts exorbitants sur la population, plus des corvées et ainsi de suite. Mais ils vont tenir un discours qui va d’une certaine manière convaincre les gens que leur vie va s’améliorer. Et dernier élément vous avez dit, ils vont s’appuyer au sein de ces sociétés sur les gens qui peuvent basculer d’un côté ou d’un autre. Et ces gens-là, ça va notamment être des esclaves de cour, qui sont des biens de leurs maîtres, mais qui en même temps peuvent être très importants dans la royauté de Zinder ou dans celle d’Agadez. Des gens qui pouvaient posséder eux-mêmes des esclaves, qui pouvaient conduire une armée, qui pouvaient être des ministres, et qui en même temps pouvez être revendus du jour au lendemain. Ces gens-là se sont dits, on a tout à gagner si les militaires français nous libèrent, parce qu’on restera riches mais cette fois on ne sera plus des esclaves. Et effectivement, je suis d’accord, il y a une partie de tout ce que je viens de dire-là qui se rejoue encore aujourd’hui. On tient des discours aux gens y compris en France, en leur disant, on va aider ces pays, la sécurité de la France dépend de ce qui se passe au Niger. Il faut avoir conscience qu’effectivement ce sont des discours, des discours qui servent d’abord les militaires dans leur propre intérêt, et qui servent parfois ici aussi sur place à certaines personnes pour asseoir leur pouvoir.

Studio Kalangou : Dans votre livre, vous avez souligné l’importance de l’utilisation des mots dans le langage, dans les discours, des mots comme conquête, opération… j’aimerais que vous nous parliez du poids de ces mots et de leur impact dans l’esprit de celui qui les reçoit.

Camille Lefebvre : Ce que je voulais souligner qui est très important en France, mais aussi ici [au Niger] c’est quand on parle de la colonisation en France, on a encore tendance à utiliser des mots qui sont les mots que les colonisateurs utilisaient eux-mêmes. On parle de conquête, par exemple, mais la conquête a des valeurs positives en français, c’est quelque chose d’héroïque, quand on va pour conquérir c’est que l’on est fort, ce que l’on fait est bien. Je pense qu’il faut se débarrasser de ce type de mots, qui donnent à quelque chose qui était horrible, la colonisation, des valeurs positives. Et qu’il faut prendre des mots qui sont plus lés à la réalité de ce que c’était. En parlant d’occupation, d’envahissement, on se rend compte de ce que c’était comme réalité, c’est une armée étrangère qui arrive dans un pays et qui prend le pouvoir sur des Etats qui existent déjà, qui leur prend toutes leurs prérogatives.

De la même manière, la façon dont on voit les sociétés africaines en Europe est encore très souvent marquée par des préjugés racistes, il faut le dire. Et quand on parle des sociétés africaines, on a tendance à utiliser des mots qu’on n’utilise que pour ces sociétés-là ; quand on parle d’ethnie, de tribu, c’est en fait lié à ces préjugés racistes, à la question de l’esclavage, à la colonisation. Je préfère utiliser des mots qui n’ont pas ces connotations liées au racisme.

Sur la question du néocolonialisme, il y a une vraie question sur la manière dont on peut penser les relations qu’ont aujourd’hui la France et le Niger. Et si on est honnête avec soi-même, on ne peut pas se cacher que la colonisation a une grande part dans ce qui nous lie encore. Et qu’une partie des attitudes, des manières de penser des Français, qu’ils soient militaires ou pas, est encore liée à la colonisation et à la manière dont nous avons perçu les sociétés notamment du Niger pendant la colonisation. Je pense qu’en analysant concrètement et en acceptant de regarder ce passé violent, difficile en face, on peut peut-être arriver à dépasser cela et à construire d’autres relations entre nos deux pays. 

Studio Kalangou : Comment réveiller les sociétés, l’opinion publique pour un vrai changement dans nos sociétés actuelles et dans les relations Niger / France ?

Camille Lefebvre : « Par exemple, on pourrait parler de certains sujets qui sont très tabous ici, mais qui construisent encore les sociétés, notamment la question de l’esclavage, qui est une question qui perdure encore très fortement dans l’intérieur de la société nigérienne. Et accepter d’en parler et de regarder en face ce passé qui est douloureux pour beaucoup. Mais de dire, si on veut sortir un jour de ces relations qui sont marquées par l’esclavage, il va falloir mettre les choses sur la table et en parler. Je pense que c’est la même chose en France, il faut clairement que l’on affronte notre passé colonial, ce qui est encore très difficile, un grand nombre de gens sont nostalgiques ou alors n’admettent pas les horreurs qui ont été commises pendant la colonisation. Je pense que c’est pareil, il faut mettre les choses sur la table et affronter ce passé qui est douloureux et en parler. Et en parlant certaines choses se dénouent. Déjà, les gens qui ont été victimes sont reconnus comme victimes, et cela change les relations sociales qu’on peut avoir. J’espère qu’en France comme au Niger, les choses iront vers plus d’acceptation et de confrontation avec ce passé. 

Studio Kalangou : Comme vous avez eu le professeur Djibo Hamani, ici au Niger, qui vous a guidé dans vos recherches, comment pensez-vous, à votre tour, accompagner des étudiant(e)s nigérien(ne)s ?

Camille Lefebvre : En tout cas, j’aimerais faire honneur à tout ce qu’il a pu me donner… Il y a une communauté d’historiens avec lesquels j’ai énormément appris, avec lesquels le dialogue a toujours été extrêmement riche… J’espère que je pourrai accueillir des Nigériens et des Nigériennes qui voudraient venir aussi. Parce qu’un des grands enjeux, c’est aussi qu’une partie des archives qui concerne le Niger sont en France, et que il va falloir continuer à écrire cette histoire ensemble, et en faisant venir notamment des doctorants et des doctorantes pour qu’elles, qu’ils puissent aussi consulter les archives de leur pays qui sont en France. 

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