Niger : Uranium gate, l’ex-président Issoufou Mahamadou dans le viseur de la justice

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La révélation par une lettre confidentielle « Africa Intelligence » (AI) de la présence du nom de l’ancien président nigérien Mahamadou Issoufou parmi les bénéficiaires des rétrocommissions dans la vente/achat opaque de 2500 tonnes d’uranium en 2011 par le groupe français Orano (ex Areva), connue sous le nom de l’uranium gate,  a provoqué une onde de choc au Niger et bien au-delà.

Tout semble toutefois indiquer que nous ne sommes qu’au début des éléments rassemblés par les justices américaine et français. Un timing qui tombe mal pour l’ex-président chouchou de Paris. 

Le hasard de calendrier sait parfois être cruel : alors que le ghota diplomatique et politique africain se préparait à se rendre le week-end dernier à Nairobi pour assister à la remise, en grandes pompes, du Prix Mo Ibrahim à Mahamadou Issoufou, son lauréat 2020, Africa Intelligence révèle jeudi 23 avril que le nom de l’ex-président nigérien apparaissait par deux fois sur la liste des personnes qui ont touché des rétrocommissions lors de l’achat en 2011 par Orano de 2500 tonnes d’uranium à la Société des patrimoines des mines du Niger (SOPAMIN).

Connue sous le nom d’uranium gate, l’achat avait été automatiquement suivi de la revente de cette quantité d’uranium, provoquant une perte de près de 101 millions de dollars pour Areva (devenu Orano) alors dirigé Anne Lauvergeon, assistée de Sebastian de Montessus, chargé du département mines chez le groupe français du nucléaire. Selon les révélations effectuées le week-end dernier, sous le nom de code de T3, l’ex-président a bénéficié d’un premier versement de 2,6 millions de dollars virés sur le compte d’une banque de Dubai.

Les enquêteurs américains et français soupçonnent également Mahamadou Issoufou d’avoir été le destinataire, toujours sous le nom de code de T3, d’un second versement de 800.000 euros virés sur un compte domicilié dans une banque genevoise. Au total, l’ancien président nigérien, dont les relations d’amitiés avec Anne Lauvergeon sont notoirement connues, aurait touché pas moins de 3,4 millions de dollars.    

Demi-aveu 

Les conditions de la vente de cette importante quantité d’uranium de la SOPAMIN à Areva avaient suscité d’autant plus d’incompréhension dans les milieux spécialisés qu’elle ne correspondait pas à la pratique habituelle. En effet, en tant qu’actionnaires, Areva et l’Etat du Niger via la SOPAMIN se répartissaient, au prorata de leur poids dans l’actionnariat, les quantités d’uranium sorties du sous-sol nigérien. Chaque actionnaire était ensuite libre de se rapprocher du client le mieux offrant.

Face à l’incompréhension suscitée par cette vente flash et opaque à Areva, Hassoumi Massaoudou, fidèle du président Issoufou, et son directeur de cabinet au moment des faits, avait écarté tout préjudice financier subi par le Niger dans cette opération. Il avait même prétendu qu’une partie des bénéfices tirés par l’Etat nigérien avait servi à acquérir des équipements militaires pour la garde présidentielle pour près de 800 millions de FCFA (soit plus de 1,3 million d’euros).

Toutefois, ces affirmations étaient restées invérifiables, les retombées financières de la transaction, qui rattrape aujourd’hui l’ex-président Issoufou et avec lui son directeur de  l’époque, n’avait pas été inscrite au budget de l’Etat nigérien. Une partie des sommes qui aurait pu revenir au Niger est donc finalement allée sous forme de rétrocommissions versées à des personnalités, dont l’ex-président.

Une autre partie aurait été versée sur le compte de compte de la SOPAMIN domicilié dans une banque parisienne et sur lequel l’ancien directeur de cabinet du président Issoufou et actuel ministre nigérien des Affaires étrangères avait la signature.

Selon une source digne de foi, pendant la même période, un chèque de 180 000 euros avait été tiré des comptes parisiens de la SOPAMIN au profit de La Revue, publication créée et dirigée par Béchir Ben Ahmed, fondateur du groupe de presse panafricain Jeune Afrique décédé en mai 2021 à Paris.  

Un homme d’argent 

L’uranium gate avait provoqué une levée de boucliers au Niger, dans les rangs de la société civile et les partis d’opposition. En dépit d’énormes lacunes que présentaient la version du pouvoir, l’affaire n’avait pas été judiciarisée au Niger.

Pour les Nigériens, l’espoir d’une levée de voile sur l’uranium gate était venu de la décision de la justice française d’ouvrir une enquête visant l’ancienne équipe dirigeante d’Areva, dont Anne Lauvergeon et Sebastian de Montessus, un proche de l’ex-président nigérien et qui était alors directeur Mines d’Areva.

En attendant les développements judiciaires en France mais aussi aux Etats-Unis où la justice s’est aussi saisie de cette affaire, les Nigériens commencent déjà à voir plus clair sur l’origine de l’enrichissement éclair de leur ex-président.

Entre appartement luxueux acheté dans le 15 ème arrondissement de Paris, voitures de luxe, villas avec héliport en construction sur les rives du fleuve Niger à Niamey, comptes en banque garnis en France, au Niger, en Afrique du Sud et à Dubaï, Mahamadou Issoufou a bâti en dix années au pouvoir (2011-2021) une fortune estimée au bas mot entre 10 et 15 millions d’euros.

Outre l’uranium gate, différents milieux de la société civile nigérienne soutiennent que la signature de gré à gré, dans le cadre du Sommet de l’UA organisé en juillet 2019 à Niamey,  de partenariats publics-privés (PPP) avec la Turquie pour la rénovation de l’aéroport international Diori Hamani (152 millions d’euros), l’Hôtel Radisson Blu (37 millions d’euros), l’Hôtel des finances (37 millions d’euros) ont pu alimenter l’origine de la fortune colossale de Mahamadou Issoufou.

Depuis son départ de la tête de l’Etat, l’ex-président, devenu, entre autres, médiateur de la CEDEAO au Burkina Faso, président du panel onusien sur le Sahel, mène grand train, voyageant presque exclusivement sur des vols affrétés pour des conférences en Afrique, en Europe, aux Etats-Unis et dans le Golfe.

De Bruxelles à Paris et Washington, en passant par Abidjan et Dakar, partout où il passe, les ambassadeurs du Niger sont sommés de mettre à sa disposition un véhicule « digne de son rang ». En clair, leur propre véhicule de fonction.  

Une imposture permanente 

Passée l’onde de choc, les révélations d’Africa Intelligence vont ouvrir les yeux, surtout à l’extérieur du Niger, sur la face cachée de l’ex-président Issoufou.

A coups de campagnes de communication, de lobbyings, chèrement payés, dont une partie essentielle assurée par l’agence Image 7 de la communicante Anne Meaux, grande amie de Anne Lauvergeon, elle-même grande amie de Mahamadou Issofou, l’ex-président a réussi à vendre à l’étranger la figure d’un parfait démocratique, celle d’un homme politique intègre et irréprochable au point où certains de ses compatriotes se demandent souvent si leurs interlocuteurs étrangers leur parlent bien de la même personnalité.

Derrière la façade et l’affichage, l’ex-président a été l’artisan d’une répression implacable contre ses opposants. Le plus connu d’entre eux, l’ancien Premier ministre Hama Amadou végète depuis plus de deux ans en exil à Paris par la seule volonté de l’ex-président qui l’avait contraint en 2016 à battre campagne pour le second tour de la présidentielle de sa cellule de la prison d Filingué, au nord-ouest de Niamey.  

L’ancien président aura également été un grand fossoyeur des libertés, notamment à travers la loi sur la cybercriminalité qui a permis de jeter derrière les barreaux des journalistes, des acteurs de la société civile et des activistes, dont l’influenceuse Samira Sabou détenue puis condamnée avec sursis sur une plainte de Sani Mahamadou Issoufou, fils de son père.

Alors que sa bonne gouvernance est célébrée à l’étranger, l’ex-président a laissé en héritage un clientélisme d’Etat, de lourds dossiers de corruption et de détournement de deniers publics, dont le plus emblématique porte sur un préjudice de près de 78 milliards (environ 117 millions d’euros) au détriment du ministère nigérien de la Défense, connue aussi sous le nom de « MDN gate ».

Uranium gate, MDN gate et bien d’autres affaires ont été laissées en héritage par l’ex-président qui a eu le génie de projeter une toute autre image de lui à l’étranger, au point de décrocher le prix Mo Ibrahim censé récompenser un chef d’Etat qui s’est illustré par son attachement à l’alternance et à la bonne gouvernance.

Avec les révélations d’AI, et les développements judiciaires aux Etats-Unis et au Maroc, certains analystes affirment que c’est bien la fin d’une imposture qui a pu durer si longtemps. Et peut-être même, le début d’une longue et douloureuse descente aux enfers.

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